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Intervention de Philippe Meirieu : appropriation des usages de façon critique et démocratique   Lecture : Public, Modification : Groupe: Le Projet

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Dernière mise à jour le 20 Août 2012 par Florian Daniel

« Tout l'enjeu réside dans la capacité de s'approprier les usages de façon critique et démocratique »

« S'agissant du numérique on pourrait parler d'un pharmakon », introduit Philippe Meirieu, Vice-Président du Conseil Régional Rhône-Alpes chargé de la formation tout au long de la vie. « Selon la dose qu'on utilise on peut tuer ou sauver le patient. Les TIC peuvent être la meilleure et la pire des choses. Tout l'enjeu réside dans la capacité de s'approprier les usages de façon critique et démocratique ».Intervention de Philippe Meirieu

Philippe Meirieu rappelle d’abord l’enjeu démocratique, combien la fracture numérique est présente : « elle n'est pas là où on l'attend, elle est générationnelle, sociale, mondiale ».

Si les Espaces Publics Numériques et les Organismes de Formation proposent des modules d'initiation au numérique, il faut poursuivre cet effort, et imaginer des méthodes et des moyens les plus adaptés.

« Le ePortfolio pourrait être une entrée pour que la formation tout au long de la vie ne soit pas qu’une simple formule ». Le ePortfolio nous interroge sur ses usages, sa propriété, sa capacité à outiller les citoyens. Il faut veiller à en faire un moyen d'employabilité sans pour autant le limiter à la capitalisation de compétences.

Le deuxième enjeu réside dans une appropriation critique des usages des TIC, l’apprentissage de la vigilance : avoir un accès critique aux médias, aux TIC.

Le numérique peut nous donner l'illusion du savoir par l’accès à ce savoir. Or « l'accès n'est pas la connaissance, pour connaître il ne suffit pas d'accéder » ; tout ce qui est accessible n’est pas vrai. L'immédiateté des informations qu’offre internet peut nuire à la réflexion.

Philippe Meirieu pointe l’urgence de former à ce regard critique, de construire une éducation critique aux TIC, de savoir prendre le temps de différer, et de favoriser la distanciation.

 


Intervention Philippe Meirieu - Bilan... par FormaVia

 

Retranscription complète de l'intervention

Merci Laurence, bonjour à toutes et à tous.

Merci de votre présence, moi je suis à la fois très heureux et un peu impressionné d'être parmi vous, parce que, vous le savez peut-être, mais je ne suis pas du tout du tout un spécialiste de la question des compétences numériques, mais en même temps c'est évidemment une question qui m'intéresse, et je suis particulièrement heureux de l'implication de la Région, et de la DFC à travers Laurence Achddou et de l'ensemble des collaborateurs qui travaillent avec elle dans cette opération. Je suis très heureux que la Région s'implique sur cette formation de formateurs, sur cette formation des animateurs d'espaces numériques, et je suis très heureux que vous puissiez aujourd'hui engager ensemble le bilan de cette expérimentation.

Alors permettez-moi, si vous le voulez bien, en introduction, d'utiliser, de profiter d'une manière effrontée de ma double casquette, celle de pédagogue et celle de politique, pour évoquer avec vous la question du numérique et de l'émergence du numérique.

 

J'ai la chance depuis plusieurs années maintenant, de participer avec Bernard Stiegler aux travaux d'Ars Industrialis, et d'avoir à plusieurs reprises participé à des ateliers, voire à des colloques sur cette question du numérique, et de profiter de la compétence de ceux et celles qui sont vraiment au fait de ces questions, et je partage assez, sur cette question du numérique, le point de vue de Bernard Stiegler quand il dit que au fond s'agissant du numérique on pourrait en parler comme les Grecs parlaient d'un pharmakon, le pharmakon c'est la pharmacie, la pharmacie c'est le remède, le remède comme par exemple la digitaline dont chacun sait qu'elle peut selon la dose à laquelle on l'utilise, sauver ou tuer le patient. Eh bien probablement en est-il ainsi du numérique comme de tous les outils que nous utilisons et qui sont mis à notre disposition, ils sont à la fois la meilleure et la pire des choses, avec un marteau je peux construire évidemment une très très belle armoire, je peux aussi tuer mon voisin. Et la question du numérique est bien celle de ses usages, de la capacité que nous avons à en maîtriser l'usage, et à en faire maîtriser les usages d'une manière démocratique et critique. Et je vais peut-être donner deux trois éléments sur chacun de ces deux adjectifs, qui me paraissent importants et au cœur de votre travail, permettre de maîtriser les usages du numérique, de manière à la fois démocratique et critique.

 

De manière démocratique d'abord, il n'est pas du tout sûr que, contrairement à une idée répandue, l'usage du numérique se soit complètement et autant qu'on le voudrait démocratisé. Un certain nombre de travaux récents, y compris la dernière enquête annuelle du CREDOC, montrent que en réalité il y a encore une fracture numérique, même si elle n'est pas toujours là où on l'attend, elle est assez générationnelle, elle est aussi sociale, elle reste quand même sociale, et elle est évidemment internationale. Le numérique reste malgré tout, et en dépit des efforts qui ont été faits pour sa démocratisation, l'apanage d'un certain nombre de nos concitoyens, et l'apanage d'un certain nombre de pays dans la sphère mondiale. Il y a donc un très gros travail pour démocratiser encore l'accès à ces outils, un très gros travail en particulier auprès des publics pour lesquels la maîtrise de ces outils reste liée à un certain nombre de craintes ou d'inquiétudes. Je pense par exemple à ceux et celles qui sont restés dans un blocage à l'égard de l'écrit à la sortie du système scolaire, et pour lesquels l'accès au numérique est limité en raison précisément de ce blocage à l'égard de l'écrit qui n'est pas surmonté. Il y a donc un très gros travail à faire. Je sais que dans les espaces numériques mais aussi dans l'ensemble des formations qui conduit la Région et que pilote la DFC, je pense en particulier aux formations qiue nous appelons qualifiantes et certifiantes, nous mettons, nous inscrivons des modules d'initiation permettant d'accéder à un certain nombre d'outils numériques. Je pense qu'il faut poursuivre évidemment cet effort, et qu'il faut le poursuivre en réfléchissant aux méthodes et aux moyens qui sont les plus appropriés pour cela, ce qui n'est pas si évident. Il y a des compétences en amont du numérique, il y a des compétences qui s'acquièrent en même temps que le numérique, et le numérique par ailleurs, bien sûr doit permettre d'acquérir lui-même de nouvelles compétences.

Nous avons proposé, aussi bien dans les CFA que dans un certain nombre de domaines en matière de formation continue, d'expérimenter le eportfolio par exemple, qui est quelque chose qui pourrait me semble-t-il constituer une belle entrée, un bel enjeu pour que la formation tout au long de la vie ne soit pas qu'une simple formule, et que la validation des acquis de l'expérience s'inscrive non plus comme une exception, un parcours du combattant, mais bien la modalité même de la formation tout au long de la vie. Je crois qu'à travers le eportfolio on pourrait sans doute travailler à cela, mais à condition aussi de s'interroger sur ses usages, sur sa propriété, sur sa mobilisation, sur la capacité que l'on donne aux personnes pour faire de ce eportfolio un outil d'appropriation et non pas un moyen de les fliquer ou de les faire passer sous les fourches caudines d'une employabilité réduite à des compétences strictement reproductibles et qui ne permettent pas d'entrer dans une vie citoyenne responsable. Il y a donc encore un très gros travail je crois pour permettre la démocratisation de cet accès aux connaissances numériques. J'évoquais tout à l'heure et c'est un point qui m'est cher, ce travail est intéressant parce qu'il est me semble-t-il très pertinent en matière de relations inter-générationnelles. Vous savez, un certain nombre d'enquêtes le montre, les personnes qu'on va appeler du troisième âge aujourd'hui accèdent plus difficilement au numérique, et les personnes au-dessus de 40 ans aussi, même si c'est très diversifié selon l'origine sociale, mais ce qu'il y a de nouveau et d'intéressant, c'est que ce sont les jeunes qui la plupart du temps leur permettent d'accéder au numérique. Ce sont souvent par l'intermédiaire de leurs petits-enfants que les grands-parents accèdent au numérique, et accèdent au numérique avec tout ce que cela ouvre de perspectives, y compris de perspectives d'ouverture sur le monde. Une des expériences qui m'a le plus intéressé dans ma vie de chercheur, c'est celle d'une maison de retraite de la banlieue lyonnaise, où le directeur avait, il y a cinq ans maintenant de cela, réussi à se faire acheter 23 ordinateurs portables pour les pensionnaires de la maison de retraite qui en avaient manifesté le désir. Alors ça a été assez fabuleux parce que chacun des ces pensionnaires s'était retrouvé devant un ordinateur portable, mais pour la plupart d'entre eux c'était un peu comme une poule qui avait trouvé un couteau, c'est-à-dire qu'ils savaient assez peu comment s'en servir, et s'ils savaient trouver le bouton pour l'allumer, après ça restait pour eux un objet assez mystérieux. Et avec le responsable de cette maison de retraite, nous avons eu une idée toute bête, toute simple, c'est d'aller chercher les élèves de BEP informatique du lycée professionnel qui était à côté, le BEP existait encore, et de proposer aux lycéens volontaires de les libérer une heure et demi par semaine s'ils étaient d'accord pour tutorer à deux, deux pour un, ces personnes qui venaient de recevoir un ordinateur dans la maison de retraite. Et nous avons observé ce qui se passait entre les générations à cette occasion-là, et ça a été à proprement parler fabuleux : fabuleux pour les uns et pour les autres. Fabuleux d'abord pour ces jeunes qui se trouvaient valorisés, pour ces personnes âgées qui voyaient arriver des jeunes, parfois un peu basanés, et qu'elles n'avaient pas beaucoup fréquenté dans leur vie. Fabuleux pour ces jeunes qui se trouvaient en position d'apprendre à d'autres, et fabuleux pour ces personnes qui se trouvaient en situation de découvrir et de découverte d'une multitude de mondes nouveaux auxquels elles n'espéraient pas accéder. Alors bien sûr pour ces personnes âgées ça a été d'abord la possibilité d'aller envoyer, ou d'envoyer, ou de recevoir les photos de leurs petits-enfants, mais aussi d'aller chercher l'état des lieux de l'endroit où elles étaient nées quand elles... où elles avaient vécu quand elles étaient toutes petites, ça a été l'occasion de voyager dans des mondes absolument extraordinaires, mais comme les jeunes n'ont pas arrêté de tenter de les amener beaucoup plus loin, elles ont découvert aussi ce que c'était que World of Warcraft, évidemment, mais aussi Facebook, Twitter et ainsi de suite, et elles se sont mises à interroger les jeunes en question sur leurs utilisations d'internet, leurs utilisations du numérique, leurs utilisations des jeux en ligne. Il s'est passé là avec cette rencontre quelque chose d'assez fabuleux, que je trouve au sens propre, tout à fait exceptionnel pour à la fois créer du lien social, et créer de l'apprentissage interactif dans une sorte de marché de connaissances. Ces personnes âgées finalement bénéficiant de la technicité de ces jeunes, et apportant à ces jeunes une forme de sagesse sur l'usage de ces techniques. Et au fond c'est peut-être une des pistes qu'il nous faut explorer aujourd'hui, c'est une des pistes probablement pas très nouvelle puisqu'elle était déjà pointée par Platon, quand ils disait que les jeunes doivent apporter aux anciens les derniers perfectionnements de la technique et que les anciens doivent apporter aux jeunes la sagesse et la réflexion. Je pense qu'il y a là quelque chose à epxlorer, quelque chose d'intéressant à identifier, et qui pourrait me semble-t-il créer des liens sociaux particulièrement pertinents dans une société où le séparatisme social menace de plus en plus et où la segmentation des publics casse le lien social que nous voudrions construire. Alors oui il y a encore à démocratiser cet accès aux compétences numériques, et le travail que vous faites y contribue.

 

Je disais accès démocratique, deuxième adjectif : accès critique. Je l'ai évoqué, le numérique est un pharmakon, un outil, on peut en faire ce que l'on veut, et bien évidemment il doit être utilisé avec un certain nombre, sinon de précautions, du moins de vigilance.

Premier élément de vigilance, et je vais en identifier trois qui me paraissent importants, le numérique nous met dans une situation d'horizontalité dans les échanges, et d'immédiateté dans l'accès à l'ensemble des données, qui n'est pas toujours facilement compatible avec l'exigence que l'on peut avoir d'accès à la pensée critique, et je vais même dire à la vérité. Le numérique peut nous donner le sentiment, l'illusion, que parce que tout est accessible, la vérité est à portée de main. Mais la vérité n'est pas dans l'accessible, la vérité se construit dans un rapport critique avec ce qui est accessible, dans un rapport critique avec les données, dans un rapport critique avec ce que l'on reçoit horizontalement et au sein de quoi on tente de placer une exigence particulière. Exigence en comparant, exigence en regardant de plus près, exigence en étudiant à la fois le niveau de discours, la fiabilité, l'intérêt de ce à quoi on accède. Et nous avons à former à ce regard critique ceux et celles qui découvrent les technologies numériques, internet et l'ensemble des outils de communication que l'on dit « en temps réel ». La fascination à l'égard de ces outils peut alisser penser qu'ils permettent d'accéder directement à la connaissance : c'est bien évidemment une grossière erreur. Ils permettent d'accéder à une multitude d'éléments et de données ; ce n'est pas cela la connaissance. La connaissance est tout à fait autre chose, c'est la capacité de confronter ces données, d'en dégager des modèles, et de les réutiliser dans notre compréhension que l'on a du monde. Il y a quelque chose me semble-t-il très important à percevoir dans l'utilisation que l'on fait du numérique, c'est qu'il ne dispense jamais des apprentissages. En réalité on ne trouve sur internet, et vous le savez bien comme moi, que pratiquement ce que l'on sait déjà. Hier je cherchais, comme ça, l'auteur d'une citation, j'avais une citation en tête, je me disais « mais qui a bien pu écrire « et les fruits passeront la promesse des fleurs », est-ce que c'est Baudelaire, est-ce que c'est Verlaine... ? » Bon, bien évidemment j'ai tapé sur internet et j'ai trouvé que ce n'était ni l'un ni l'autre, c'est Malherbes, beaucoup moins connu, ce qui m'a surpris, je suis allé chercher un peu d'autres textes de Malherbes, mais je n'aurai pas fait cette recherche si je n'avais pas eu déjà en tête cette phrase. Et donc l'idée que il suffirait d'accéder pour connaître est bien évidemment une idée fausse. L'accès aux données n'exonère quiconque d'une connaissance qui passe par une transmission, et qui évidemment utilise la relation interpersonnelle et place cette relation interpersonnelle au cœur de cette transmission. C'est un premier point sur lequel je voulais insister parce que, il me semble, et je le dis d'une manière qui n'est pas forcément facile, mais il me semble que l'usage des technologies numériques ne peut contribuer à une vraie formation que si l'horizontalité des échanges, qu'elles promeuvent à grande vitesse, n'écarte pas l'exigence d'une certaine verticalité, c'est à dire d'une certaine vérité, c'est à dire permettre que la réflexion intellectuelle et la pensée s'exercent individuellement et collectivement face aux données que nous pouvons manipuler avec le numérique.

Deuxième élément qui me semble assez fondamental pour accéder au numérique de manière critique, c'est la capacité à le travailler dans le sursis, et non pas dans l'immédiateté. La caractéristique du numérique c'est bien évidemment sa possibilité fantastique de réaction en temps réel, l'immédiat. J'ai tendance à penser que l'immédiateté n'est pas toujours la bonne formule, et en particulier pour pouvoir se former un peu sérieusement et en profondeur, et que ce qui caractérise la formation, c'est la capacité de prendre le temps. A cet égard il y a probablement des usages différents du numérique, sur lesquels il faut réfléchir je crois avec ceux et celles avec qui vous travaillez. Pour ne prendre qu'un aspect tout à fait anecdotique, mais l'utilisation instantanée de la touche « Répondre à tous » dans les courriels pour écrire « Je t'emmerde » et l'envoyer à 72 personnes qui elles-mêmes vont le répercuter à une dizaine chacune d'entre elles, n'est pas forcément l'expression d'une pensée construite, d'une volonté d'engager des échanges rigoureux avec les autres, et de permettre que on avance ensemble et collectivement vers des solutions rigoureuses et élaborées. L'immédiateté qu'autorisent les technologies numériques doit probablement être travaillée, et on voit bien à cet égard que ce ne sont pas elles qui sont soit bonnes ou mauvaises, mais bien l'usage que l'on en fait. Personne n'empêche pas exemple d'utiliser le courriel d'une manière systématique en faisant transiter chacun de nos écrit par la case « Brouillon », de telle manière à les relire une à deux heures après voire le lendemain avant de les envoyer, ce qui redonne à l'écrit la possibilité d'y réfléchir, et d'être corrigé. Chacun voit bien que c'est cela la vraie richesse du numérique, et non pas l'immédiateté de la réflexion, c'est à dire de l'arc réflexe que celui-ci pourrait mettre en jeu. Alors il y a sans aucun doute à travailler sur la façon dont on peut inscrire le numérique dans quelque chose qui est une formation à la pensée, et pas simplement quelque chose qui est une formation à la pulsion. Stiegler dit que nous sommes en train d'arriver dans ce qu'il appelle le troisième âge du capitalisme, après le capitalisme industriel et le capitalisme financier, le premier étant mort et le second assez moribond, il dit que nous arrivons dans le capitalisme pulsionnel, qui est très largement impulsé au sens propre, par un certain usage des technologies numériques, qui nous amène à être esclaves du temps réel, et nous interdit de réfléchir et de prendre le temps de penser, pour au contraire nous amener à faire tout tout de suite, et à ne jamais différer nos réponses. Et bien il y a de formidables opportunités offertes par le numérique pour différer, pour réfléchir, pour réécrire, pour retravailler, pour relire, et c'est je crois qui doit être au cœur de la réflexion que vous menez, parce que c'est en cela que le numérique est libérateur et émancipateur, et pas simplement activateur d'un pulsionnel immédiat, qui je crois n'est pas très formatif.

Troisième élément pour avoir un usage que j’appellerai critique du numérique, c'est -et là je vais en arriver au cœur de ce que vous faites, de ce matin même- c'est d'inscrire la préoccupation de l'évaluation de ces usages dans les pratiques elles-même. Vous savez, très souvent on évalue ce que l'on fait de façon un peu formelle, et surtout sans faire participer ceux que l'on appelle à tort les utilisateurs. Moi je crois que justement ce qui fait la qualité d'une évaluation, en particulier dans le champ social, dans le champ de la formation, c'est la participation des utilisateurs à cette évaluation, c'est à dire la façon dont cette évaluation est conduite en réfléchissant ensemble non seulement à ce qu'on a fait, mais à ce qu'on a acquis. Il y là une très grande différence, qui est une différence absolument structurale, structurelle même, pour la pédagogie et la formation. Pour faire gros et je ne vais pas vous donner de savantes références, mais ce qui fait aujourd'hui la différence entre quelqu'un qui est capable de s'approprier une formation un peu conceptuelle, un peu exigeante, et quelqu'un qui ne l'est pas, c'est que le premier en reste à ce qu'il fait, et que le second passe par ce qu'il apprend, et arrive à concevoir ce qu'il apprend. Pour dire les choses en termes simples, un élève de cinquième en grande difficulté fait ce que lui dit le professeur, et il revient en classe satisfait d'avoir fait ce que le professeur lui a dit de faire. Il croit que quand le professeur lui dit « fait ton exercice » le professeur demande de faire un exercice, ce qui est bien évidemment faux, le professeur se moque complètement que l'élève ait fait ou pas son exercice. Ce que veut le professeur c'est que l'élève ait compris. C'est pour ça que le bon élève n'est pas celui qui fait l'exercice, c'est celui qui regarde l'exercice, qui si il a le sentiment qu'il l'a compris ne le fait pas, et s'il a le sentiment qu'après l'avoir fait il n'a toujours pas compris il en fait trois autres. Le mauvais élève c'est celui qui revient, et puis on lui dit « tu as pas compris », il dit « non, mais j'ai fait l'exercice », et il croit que d'avoir fait l'exercice c'est le contrat. Mais c'est jamais ça la contrat : le contrat c'est Pas de faire, le contrat c'est de comprendre. Le contrat c'est pas d'avoir réussi, c'est d'avoir compris. Il y a là quelque chose de tout à fait central me semble-t-il pour la formation. Si on veut former les gens de manière un peu émancipatrice, il faut qu'au-delà de la réussite immédiate, qui peut être le fait du hasard, ou d'un réflexe bien rôdé, ou d'un protocole superficiellement approprié, au-delà de cela, il faut qu'il y ait une compréhension en profondeur, et qu'on sache à travers ce que l'on a fait ce qu'on a compris. Nous-même, on a parfois un peu de mal à rentrer dans cette logique-là, quand on a à passer une demie-journée, ou une heure ou un atelier, on a plutôt tendance à raconter ce qu'on a fait qu'à dire ce qu'on a compris, et qu'on vraiment acquis. Et avec les publics difficiles, éloignés de l'emploi on voit le gouffre qu'il y a entre la capacité à dire ce que l'on a fait, et la capacité à dire ce que l'on a compris. Et on voit que c'est dans l'effort pour passer de l'un à l'autre que se situe la plupart du temps le saut qualitatif qui permet de passer d'une formation on va dire de niveau mécanique et répétitif, à une formation qui a une dimension conceptuelle, et qui permet d'accéder à un métier, mais au-delà de ça à une culture. Alors pour savoir ce que l'on a compris, il faut apprendre, et régulièrement et d'une manière exigeante à le co-évaluer, et à le co-évaluer en situation d'apprentissage, et je crois qu'il y a là une exigence fondamentale pour que le numérique ne soit pas ni un totem ni un tabou, mais ce à travers quoi on apprend, et donc à travers quoi on se construit.

 

Voilà, je ne vais pas aller beaucoup plus loin dans mon propos introductif, d'abord parce que je n'en ai pas le temps, et puis ensuite ce n'est pas l'objet de votre matinée de travail, mais je voulais vous dire simplement l'importance de ce que vous faites, du terrain que vous défrichez, et l'importance de l'investissement de la Région, l'intérêt de la Région pour ce que vous faites. Nous sommes probablement sur cette question du numérique les uns et les autres en train encore de tâtonner, il nous faut stabiliser beaucoup de choses, vous êtes en train de le faire, et nous avons besoin de ce travail pour pouvoir nous Région faire le mieux possible le nôtre en matière de formation et en particulier en matière de formation à l'égard des publics les plus éloignés de l'emploi, et qui n'ont pas déjà bénéficié d'une bonne formation initiale, et vous savez que c'est là la priorité de la Région.

 

Donc bon travail ce matin, je vous rends la parole, Laurence, pour la suite de votre réflexion.


 

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